Multipotentiel: "Tout m’intéresse, mais jamais longtemps" (témoignage)
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Sur son CV, Gwenny Nurtantio cumule plus de métiers que Barbie. Elle a travaillé pour une dizaine d'entreprises en démarrant comme stagiaire et en terminant par la case team leader. À 26 ans, elle découvre son neuroatypisme et le concept de multipotentialité hyperactive. Et c’est après un accident qu’elle décide de mettre un terme à sa carrière dans le secteur privé et se lance à 100% dans l'entrepreneuriat social, un side-project qu'elle a créé en famille depuis 2017.
Si elle n’avait pas découvert ce concept, elle aurait sans doute erré de boite en boite encore pendant dix ans et fait un vrai burn-out.
En faisant des liens entre ses différents traits de personnalité et son neuroatypisme, elle s’est créé un quotidien sur-mesure avec un job qui lui ressemble.
Si nous partageons cet extrait de discussion avec vous, c’est parce que nous trouvons trop peu de rôles-modèles et d’explications sur le fonctionnement des personnes neuroatypiques. Dans le cas des “MP” (multipotentiels) et autres zèbres, le manque d’information sur leur mode de fonctionnement mène à des problèmes relationnels accompagnés par de l’incompréhension partagée.
Les carrières de spécialistes sont fortement récompensées et mises en valeur dans notre système éducatif et au travail, alors que trop peu de place est dégagée pour les généralistes.
Notre société cultive une grande admiration pour le principe de “vocation”. Il faut trouver sa voie pour s’épanouir. Or, avoir 1 seule voie, c’est renoncer à d’autres possibles. Cela représente une réelle source d’angoisse pour un multipotentialiste non identifié.
Comment décrirais-tu le concept de multipotentialité?
Gwenny Nurtantio: Un multipotentiel est une personne passionnée par des sujets multiples et variés. On parle d’individus créatifs avec une pensée en arborescence foisonnante, et une activité cérébrale à l’opposé d’un spécialiste. En gros, un spécialiste a un cerveau câblé pour faire le tri d’infos de manière séquentielle, c’est un expert qui trouve sa vocation. Tandis que la cervelle d’un multipotentiel fait moins le tri, et génère des connexions d’idées en combinant des domaines différents.
Comment savoir si l’on est multipotentiel?
GN: Je précise que nombreux sont les multipotentiels dans le monde, ce n'est pas si incroyable. On peut faire un diagnostic en ligne. Des critères comme l’hypersensibilité, la quête de sens perpétuelle, la mémoire exagérée et l’humour sont aussi mis en avant.
En général, les enfants multipotentiels ne rêvent pas d’exercer un seul métier. Ils veulent être tout à la fois. J’ai voulu être chimiste, danseuse étoile, styliste, photographe, avocate, kiné, graphiste… Finalement j’ai fait une école de commerce, parce qu’ils disaient qu’on pouvait tout faire avec ce diplôme.

Mais avec les tendances de travail actuelles, il y a quand même une nuance à apporter. Parce que les personnes engagées en 2020 vont changer en moyenne 15 fois d’employeur sur leur carrière. Cela ne veut pas dire que “tout le monde est multipotentiel”. Il y a d’autres caractéristiques comme celles que je viens de citer qui entrent en jeu. De manière générale, on change de job, on change d’équipe, on travaille en projets courts et on adule les profils de consultants aux compétences standards.
Quels sont les risques liés au burn-out lorsque l’on est multipotentiel?
GN: Les personnes multipotentielles sont fortement attirées par la nouveauté et aiment mener plusieurs projets en même temps. D’où le risque de surmenage. Je pourrais passer ma vie dans les centres de formations continues (de la plomberie au cirque, tout m’intéresse dans le catalogue). Après je dois assumer de rentrer à 22h dans le froid et la pluie après les cours et de combiner avec le boulot, sans compter les heures d’études et les autres projets de création sur le côté.
Donc oui, c’est relativement fatiguant d’être moi (rires). Enfin, je ne m’en rendais pas compte avant l’accident.
Comment être épanoui au travail lorsqu’on a ce bouillonnement d’idées permanent?
GN: Je n’ai pas tenu plus d’un an dans un même poste, car comme mes congénères neuroatypiques, je me lasse très vite des projets qui me sont confiés. À part quand je peux tout faire de A à Z et que ce “A à Z” évolue sans cesse (ce qui est rarement le cas dans une entreprise traditionnelle), je m’ennuie. On conseille donc aux mulitpotentialistes de choisir des carrières de slasheurs en combinant différents métiers. Par ex. graphiste / blogueuse / podcasteuse.
Je pense également qu’il faut saucissonner sa vie. Parce que le risque, lorsqu’on veut être 1001 femmes, c’est de ne pas terminer les dossiers qu’on entame.
Il faut un planning et quelques objectifs clairs par année, et être OK avec le principe qu’on va rarement arriver en phase qualificative dans un cursus. Non, je ne vais pas faire 12 ans de cours d’aquarelle et je ne serai jamais ceinture noire de judo. Par contre j’ai kiffé l’année d’initiation.
Je suis une novice éternelle, et ce n'est pas grave.
Est-il possible de rester épanoui dans le salariat en tant que multipotentiel?
GN: Dans tous les cas, il est primordial pour un “MP” de mettre du sens dans ses actions, au risque de déprimer rapidement. Et se rendre à l’évidence: il n’y pas une seule voie, un seul ikigaï, mais plusieurs.
Sinon oui, si l’on trouve assez d’espace pour proposer ses idées, qu’on a le soutien et les ressources du management pour mettre des projets en place, et qu’on a des collègues réactifs, on peut être un employé multipotentiel heureux!
Il faut donc trouver un bon match avec votre manager, qui va déceler les opportunités de développement et vous permettre d’évoluer horizontalement. J’ai aimé travailler sur tous les projets “ovnis”, ceux pour lesquels il n’y avait pas d’expertise dans la boite, “les pommes pourries” des autres ont fait mon bonheur! J’ai aimé réaliser toutes mes idées vite-vite (et bien-bien). En général, cela a été apprécié par mes collègues.
Être multipotentiel et team leader, bonne ou mauvaise idée?
GN: Déjà “team leader” tout court, je ne sais pas si c’est le rêve, à chacun son opinion. Cependant oui, les surdoués ont beaucoup à apporter comme managers dans une société. Ils ont le potentiel d’insuffler des nouvelles idées avec passion, et ont souvent une bonne intelligence émotionnelle. La diversité (pas seulement ethnique, mais aussi neuronale) est une richesse dans le monde du travail. Je dirais qu’il faut faire un travail sur soi-même, au niveau de la patience et des exigences. Ma vision du “vite-vite bien-bien”, n’est pas un standard universel, et c’est une leçon d’humilité.
J’aurais dû faire l’exercice du “Pourquoi je postule? Et pourquoi? Et pourquoi? Et pourquoi?”
Qu’est-ce-que cela t’a apporté de savoir que tu es MP?
GN: Un immense soulagement. Mes choix et mon parcours sont apparus comme une suite d’évidences. Parce que je culpabilisais énormément sur ma tendance à fuir tout au long de ma mini carrière. Je pensais que je n’avais aucune endurance, que je ne supportais rien ni personne. Que tout allait finir par m’ennuyer et que je n'allais rien terminer. J’avais souvent une impression d’asphyxie au travail. Les carrelages de certaines toilettes de bureaux sont remplis de mes larmes. Quand j'ai besoin de pleurer intensément. Cela signifie que quelque chose ne tourne pas rond, et que je dois activer mon plan de crise pour changer mon sort. Le changement doit venir de vous, quel que soit votre système d’alarme. Sinon, vous allez rester planté là toute votre vie (appart’ naze, mec naze, job naze?...)
Quel a été ton plan de crise?
GN: Depuis que je me suis informée, j’ai pu comprendre mon système de pensée et accepter mes comportements instinctifs pour les transformer en force. Par exemple, avec notre association, nous avons créé un programme d’activation sociale pour des personnes fragilisées. Je me transforme en animatrice lifestyle et donne des cours de relooking, cuisine, art-thérapie, photo, ikigaï, yoga, désencombrement … C’est le rêve, pour une personne multipotentielle! J’ai repris le pouvoir de ma vie. Avec l’aide de mes grands supporters (ma famille), je me suis taillé une vie sur-mesure.
Je n’ai pas envie d’être stigmatisée ou de rentrer dans la mode excessive du “tout le monde est surdoué” qui m’énerve. Mais en fait, si cela peut aider un autre MP à trouver SES voies et mettre des mots sur son parcours, je pense que témoigner est important.
Le film "L'ikigaï" parle du parcours d'une personne multipotentielle, neuroatypique.
GN: Ah oui, je ne vous avais pas dit qu'entre-temps, je suis devenue réalisatrice? 😅
"L'ikigaï", c'est l'histoire d'une fille multipotentielle qui change beaucoup de fois de job. Ce n'est pas un biopic, mais j'ai mélangé des situations vécues pour réaliser cette comédie dramatique.
Le scénario du film "L'ikigaï", est basé sur notre livre: "Il en faut peu pour travailler mieux". Je recommande sa lecture aux personnes qui cherchent du sens dans leur travail et qui veulent de l'impact. Il est plein d'anecdotes, de réflexions philosophiques et d'exercices d'introspection. On peut le lire en saucisson. Choisir la question qui nous intéresse dans la table des matières, et rigoler un bon coup.
Quand et où découvrir le film "L'ikigaï"?
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